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Recherches et applications
On
se heurte ici à une difficulté inhérente à son sujet, et liée à la fois au
caractère interdisciplinaire des sciences cognitives, à l’étendue de leur
objet et à leur position institutionnelle incertaine.
Quelles
limites assigner en effet à ces sciences? Faut-il considérer que toute
discipline constituée dont l’objet coïncide en partie avec celui qu’elles
se donnent est ipso facto elle-même une
science cognitive? Ou bien ne faut-il en retenir qu’une partie, selon des critères
extensionnels (nature des phénomènes étudiés), intensionnels (hypothèses
initiales, méthodologie, niveau de description...), historiques (appartenance
à une tradition, à une école)? Ou bien encore convient-il de rejeter toute référence
aux divisions traditionnelles, et considérer les recherches actuelles comme les
prémices d’une science nouvelle, la science cognitive? Ces questions, auxquelles il n’y a évidemment
pas de réponse tranchée, puisqu’elles impliquent des choix scientifiques et
stratégiques qui relèvent de décisions et de pratiques tant individuelles
qu’institutionnelles, prennent ici une acuité particulière. Si les sciences
cognitives avaient pris en France le développement qu’elles commencent à
connaître ailleurs, notamment dans les pays de langue anglaise, il suffirait de
renvoyer ici aux disciplines comme
la LINGUISTIQUE, la PSYCHOLOGIE, etc. Il reviendrait au spécialiste, dans
chaque cas, de présenter les principales recherches et d’indiquer celles qui
relèvent, dans telle ou telle mesure, de l’approche caractéristique des
sciences cognitives. Comme il n’en est pas ainsi actuellement, et qu’il est
impossible dans le cadre du présent memoire de passer en revue toutes les
disciplines, fût-ce en s’en tenant aux principales, et dans chacune à
l’essentiel, nous nous contenterons de montrer, sur quelques exemples, de
quelle façon différentes disciplines interviennent et interagissent pour éclairer
un même phénomène. Quelques exemples
Langage
et communication
L’un
des principaux et des premiers acquis des sciences cognitives est d’avoir
distingué et articulé différents niveaux de représentation au sein du
langage, chaque niveau nécessitant une analyse particulière, et leur
articulation effective, dans la production et la compréhension du langage (parlé
ou écrit), une théorie supplémentaire. Ajoutons que l’homme qui a le plus
contribué à cette clarification de l’objet de la linguistique, Noam Chomsky,
est également celui dont les conceptions ont le plus marqué le cognitivisme
depuis ses origines, vers le début des années 1950. Quelles que soient les
critiques dont ses théories font l’objet dans certains milieux, Chomsky
demeure le principal penseur du domaine, comme le reconnaissent d’ailleurs la
plupart de ses adversaires au sein des sciences cognitives.
Un
second acquis, plus négatif en apparence, a été la constatation qu’à
chaque niveau la tâche qu’accomplit le système humain est d’une complexité
stupéfiante, et que l’explication comme la simulation se heurtent à des
difficultés redoutables.
Notre
premier exemple concerne la perception et la production du discours, du flux de
la parole. (Notons en passant qu’ici se chevauchent le thème du langage et
ceux de la perception et de l’action.) Acousticiens, phonéticiens,
phonologistes sont solidaires face à une série de défis. Il leur faut
expliquer trois phénomènes apparemment mystérieux:
– la
perception catégoriale, qui permet à l’auditeur de classer dans des catégories
discrètes des stimulus dont les différences varient continûment;
– la
constance perceptive, qui permet à l’auditeur de comprendre le même mot en dépit
de variations énormes d’une énonciation à l’autre (c’est cette
variabilité qui s’oppose à la réalisation d’un système satisfaisant de
reconnaissance de la parole);
– l’invariance
de la cible, en vertu de laquelle la même parole est produite par un locuteur,
alors que d’une énonciation à l’autre les déplacements matériels de ses
organes varient plus fortement encore que les sons produits.
La
perception de la parole est un domaine dans lequel d’autres disciplines
progressent également. La psycholinguistique développementale découvre les
capacités considérables que les nourrissons déploient dès les premières
semaines, et parfois dès les premiers jours de la vie, dans la perception des
phonèmes, la discrimination des paroles de la mère, celle de la langue
maternelle, etc. La capacité de distinguer tous les phonèmes des langues
naturelles semble présente à un stade très précoce, tandis que
l’exposition exclusive à la langue maternelle conduirait à l’élimination
ultérieure de certaines distinctions: les jeunes Japonais (monolingues) perdent
la capacité de distinguer le /l/ du /r/.
Les
neurosciences, quant à elles, s’intéressent à l’organisation des
structures cérébrales responsables de la perception, de la production et de la
compréhension de la parole. Elles sont notamment guidées par l’étude des déficits
du langage, qui présentent d’extraordinaires différenciations. Ce qui
semblait de prime abord constituer une capacité homogène résulte en fait de
la coopération de nombreuses structures fonctionnelles spécialisées et
largement indépendantes. Les neurosciences rejoignent ainsi, par leurs propres
voies, les conclusions des linguistes, des psychologues et des philosophes du
langage.
Passons
sur les niveaux syntaxique et sémantique, malgré leur caractère absolument
central dans l’étude du langage, et choisissons notre deuxième exemple dans
le domaine de la pragmatique. La question est ici celle de la compréhension
d’un message dont l’analyse phonologique, syntaxique et sémantique est
accomplie, fournissant ce qu’on pourrait appeler, avec beaucoup de prudence,
un sens «brut» ou littéral de la phrase ou des phrases énoncées. Que la
question se pose constitue déjà (comme, à l’autre extrémité de la chaîne,
pour la phonologie) un résultat non trivial. On savait depuis un certain temps
que l’output
de l’analyse sémantique (à supposer, ce qui est sans conséquence ici, que
cette analyse prenne place après
l’analyse phonologique et syntaxique et avant
l’analyse pragmatique) doit dans certains cas être enrichi pour fournir une
proposition complète, susceptible d’être vraie ou fausse: «Je suis content»
n’est pleinement saisi par un auditeur ou un lecteur qu’après qu’il a
appris que le locuteur est X – c’est
là le phénomène de l’indexicalité .
Mais ce n’est que progressivement que l’on a pris la pleine mesure de l’étendue
du phénomène, puis de son appartenance à une famille beaucoup plus vaste
d’effets d’enrichissement du sens brut. Le passage de ce sens à la
proposition complète exprimée par le locuteur, puis à son intention
communicative et enfin à la saisie, par l’auditeur, de cette dernière est désormais
considéré comme une étape fondamentale, à laquelle participent tant les
capacités linguistiques des locuteurs-auditeurs que leurs capacités cognitives
générales. L’interprétation des dialogues les plus simples, tels que:
«Pouvez-vous
me passer le sel?
– Excusez-moi,
mon mari suit un régime.»
«Crois-tu
que les pizzas sont bonnes ici?
– Il
paraît que le cuisinier est napolitain.»
«Maman,
tu me donnes 10 F
pour acheter un compas?
– Ne
me dis pas que vous n’avez toujours pas commencé l’algèbre!»
Logique
et raisonnement
Pendant
longtemps, la logique a été considérée comme fournissant les règles du
raisonnement idéal: n’est-elle pas la science de l’inférence valide,
c’est-à-dire de l’opération permettant de passer à coup sûr de prémisses
vraies, ou supposées telles, à une conclusion vraie? Si tel de nos
raisonnements ne se conforme pas aux canons de la logique, la raison doit en être
recherchée, pensait-on, dans l’imperfection de nos capacités individuelles,
dans l’irrationalité foncière de certaines aires de notre activité mentale
(celles qui concernent les émotions, par exemple), ou encore dans
l’application de règles spéciales, cachées, valables seulement dans
certains domaines (d’où la possibilité d’une «logique des émotions»,
d’une «logique du pouvoir», d’une «logique de la folie», etc.).
Très
tôt, cependant, il est apparu que dans un domaine dont sont bannis, en principe,
tant l’irrationalité que les insuffisances individuelles et les principes
occultes, à savoir la science, les raisonnements ne procèdent
qu’occasionnellement par déduction logique, qu’ils semblent souvent relever
de l’induction .
Le problème de l’induction, qui occupe la philosophie depuis Bacon et Hume,
est au centre de la philosophie des sciences du XXe siècle:
parmi ses principaux représentants, Rudolph Carnap a cherché à le résoudre
en montrant la possibilité d’une logique inductive ,
tandis que Karl Popper s’efforçait de démontrer l’impossibilité d’une
telle logique tout en «sauvant» la connaissance scientifique. De son côté,
W. V. O. Quine
s’en prenait au caractère analytique, et partant incorrigible, de la logique
déductive elle-même, et, revenant sur le geste de Frege et de Husserl, replaçait
la logique dans la psychologie, ouvrant la voie à une «naturalisation» de
l’épistémologie et préparant ainsi son assimilation aux sciences cognitives.
Tel
est le riche contexte philosophique dans lequel ces dernières ont repris la
question générale du raisonnement. De leurs très nombreux travaux, dus
principalement aux psychologues, aux philosophes, aux logiciens, aux spécialistes
d’intelligence artificielle et aux linguistes, nous ne retiendrons ici que
quelques aspects.
Les
heuristiques .
Dans son effort pour faire exécuter à l’ordinateur des raisonnements
complexes, qu’il s’agisse de jeu d’échecs, de compréhension de textes,
de démonstration automatique de théorèmes ou de systèmes experts,
l’intelligence artificielle a tôt fait de constater que, pour éviter
l’explosion combinatoire provoquée par l’exploration systématique de tous
les cas possibles, il fallait introduire dans les programmes des règles dites
heuristiques, qui orientent la recherche dans une direction plus prometteuse, au
risque, dans les cas défavorables, de ne pas conduire à la solution désirée.
D’où toute une série de questions: Existe-t-il des heuristiques optimales?
Comment s’assurer de la cohérence d’un ensemble de règles heuristiques?
Les résultats parfois catastrophiques obtenus par les systèmes
d’intelligence artificielle loin de leurs conditions optimales d’application
sont-ils dus à des heuristiques défectueuses? Certaines de ces règles
ont-elles une réalité ou une plausibilité psychologique et, de manière plus
générale, l’efficacité relative de l’esprit humain ainsi que certaines de
ses défaillances s’expliquent-elles par l’intervention d’heuristiques,
conscientes ou préconscientes?
Logique
et formalisations du raisonnement .
Trois questions expriment différemment ces interrogations:
Or
ces questions sont exactement celles qu’il convient de poser à propos de
toute forme de raisonnement s’écartant de la déduction classique. Ainsi généralisée,
la question 1 appelle deux sortes de réponse: une réponse de principe, qui est
en général positive dans le camp cognitiviste, dubitative dans le camp
connexionniste et négative chez certains adversaires résolus de
l’intelligence artificielle sous toutes ses formes, et de la philosophie «formaliste»,
qui la sous-tend; et une réponse par l’action, qui consiste à construire des
formalisations de certaines formes de raisonnement: on assiste actuellement à
une floraison de tels systèmes, destinés à prendre en compte des dimensions
telles que le probable, le flou, la temporalité, les croyances et attributions
de croyance, etc.Les systémes basés sur la « fuzzy logic » sont un
bel exemple.
À
la question 2, certains philosophes répondent que seule la déduction est
d’ordre logique, tandis que le raisonnement, notamment inductif, est de nature
foncièrement différente. Tenter de l’enfermer dans des logiques toujours
plus compliquées, et, selon eux, toujours plus arbitraires, n’apporte aucune
clarification véritable.
Quant
à la question 3, elle appelle une investigation expérimentale, destinée à déterminer
ce que les hommes font effectivement quand ils raisonnent, c’est-à-dire à la
fois les résultats qu’ils obtiennent, et les procédures qu’ils appliquent,
consciemment ou non. Beaucoup de travaux sont consacrés à cette tâche,
l’une des premières que se soit assignée la psychologie cognitive (au point
de s’y être, à ses débuts, pratiquement identifiée). Les résultats, malgré
les difficultés d’interprétation qu’ils soulèvent, ne manquent pas de
surprendre.
Erreurs
de raisonnement et illusions cognitives .
Les psychologues ont en effet découvert toute une série d’erreurs systématiques
dans certains raisonnements élémentaires. Ces erreurs affectent aussi bien la
déduction logique que le raisonnement inductif et probabiliste. C’est ainsi
que, placés devant une pile d’enveloppes portant d’un côté un timbre à
tarif réduit ou bien un timbre à tarif urgent, et de l’autre l’une des
deux mentions «urgent» ou «réduit», et priés de vérifier le plus
efficacement possible si toutes les enveloppes sont suffisamment affranchies, la plupart des sujets omettent certaines vérifications
indispensables et en font d’inutiles. De même, interrogés sur les probabilités
comparées pour qu’une femme ayant fait des études poussées pendant les années
1960 se retrouve employée de banque, ou bien employée de banque, syndicaliste
et féministe, beaucoup de sujets estimeront la deuxième hypothèse plus
probable.
Les
expériences de ce genre se sont multipliées, et s’il est toujours possible
de contester la validité de l’une ou de l’autre, dans leur ensemble elles
semblent bien prouver l’existence d’erreurs systématiques. La question
centrale est alors d’interpréter le phénomène. Faut-il le comparer aux
illusions perceptives? Manifeste-t-il des procédures, heuristiques ou autres,
violant les calculs logique et probabiliste classiques, et dans ce cas doit-on
s’en tenir à ces canons, ou au contraire mettre en cause leur normativité?
Les sujets procéderaient-ils très différemment de la logique, et au lieu
d’enchaîner des assertions, fût-ce fautivement, construiraient-ils des «modèles
mentaux», ou chercheraient-ils à déterminer un «prototype» de la situation
examinée? Dans les débats, loin d’être conclus, que suscitent ces
questions, les frontières entre disciplines disparaissent, et l’on croit
parfois être revenu à l’époque où la réflexion philosophique mêlait
logique, psychologie et linguistique. Continue .........
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