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Hypothèses
et choix stratégiques Il n’est
pas facile d’énoncer les hypothèses fondamentales sur lesquelles
s’appuient les sciences cognitives. D’une part, il se trouve toujours
quelque courant pour rejeter telle formulation que l’on proposera; d’autre
part, bien des travaux conservent leur portée lorsqu’on modifie le cadre général
dans lequel on avait pu d’abord penser qu’ils s’inscrivaient nécessairement;
enfin, la nature même des hypothèses (sont-elles ontologiques ou seulement méthodologiques?)
donne lieu à des désaccords. C’est là le lot, sans doute, de toute science.
Mais, peut-être en raison de leur jeunesse, les sciences cognitives sont le
lieu et l’objet de discussions particulièrement vives sur la question de
leurs fondements. Ces réserves
faites, nous énoncerons trois des hypothèses les plus communément adoptées (à
un titre ou à un autre, et de manière plus ou moins explicite) dans ces
sciences: À ces
hypothèses «ontologiques», au sens où elles portent sur la nature des phénomènes
étudiés (ou peuvent du moins être interprétées ainsi – car, on l’a dit,
elles sont également susceptibles d’une interprétation instrumentaliste),
s’ajoutent des paris méthodologiques et des choix stratégiques. – Même
s’ils ont été d’abord identifiés et discutés dans la tradition
philosophique, qui a généralement cherché à les caractériser à l’aide
d’un petit nombre de termes très généraux, les phénomènes cognitifs sont
accessibles à l’enquête scientifique, et sont notamment susceptibles d’être
décrits, expliqués, voire simulés un par un . (Faut-il préciser
que les problèmes philosophiques ne disparaissent pas tous pour autant?
Certains se déplacent, d’autres se posent en termes nouveaux, etc. H. Gardner
va jusqu’à considérer que c’est la tradition philosophique qui dicte aux
sciences cognitives l’essentiel de leur ordre du jour.) – L’étude
de la cognition ne peut être qu’interdisciplinaire: la plupart des phénomènes
intéressants, sinon la totalité, ne se laissent pas décrire exhaustivement
dans le vocabulaire d’une seule discipline. Ils exigent non seulement le
recours à des concepts empruntés à plusieurs disciplines, mais même sans
doute à des concepts nouveaux, transversaux, qui seront ceux d’une science de
la cognition future. Progrès
en amont et avancées techniques La seule
dynamique des idées ne suffirait pas à expliquer le prodigieux développement
des disciplines de la cognition depuis une trentaine d’années. Des progrès
scientifiques dans des disciplines situées en amont, et des progrès
techniques, instrumentaux et calculatoires, y ont également contribué de façon
décisive. En
psychologie, les méthodes chronométriques se perfectionnent au point de rendre
possible des analyses fines des processus fondées sur l’étude différentielle
de temps de réaction très faibles, mesurés en centièmes de seconde. En
neuroanatomie et en cytologie, les marqueurs radioactifs, les micro-injections réversibles,
les coupes ultrafines, les techniques d’imagerie non invasives procurent une
représentation des structures cérébrales et de la connectivité neuronale
d’une précision qui eût été proprement inconcevable dans un passé tout récent. En
neurophysiologie, les nouveautés sont nombreuses. Citons en premier lieu la
possibilité non seulement de pénétrer dans la boîte crânienne (au lieu de
se contenter d’enregistrer les potentiels électriques à la surface,
technique traditionnelle de l’E.E.G.), mais de déterminer l’activité de
neurones isolés, de les stimuler, et donc enfin de mettre en rapport les
activités de différents neurones. En second lieu, la miniaturisation et les
perfectionnements apportés à la transmission des signaux par voie hertzienne
et à leur traitement en temps réel ont ouvert la possibilité d’étudier
l’activité neuroélectrique de l’organisme intact, éveillé et en
situation naturelle. En
neurochimie, la biologie moléculaire a rendu possible l’exploration systématique
des substances (neurotransmetteurs et neurohormones) engagées dans les
processus cérébraux, révélant la diversité des unes et la complexité des
autres, et bouleversant ainsi une conception doublement simpliste du cerveau et
du neurone. L’image
beaucoup plus différenciée et détaillée que les neurosciences donnent désormais
du cerveau et de son fonctionnement a permis à la neuropsychologie
d’approfondir et de raffiner considérablement les distinctions que depuis
Broca elle a établies entre les formes que prennent les déficits cognitifs. L’informatique
est bien entendu omniprésente, et sans les progrès, qualitatifs et
quantitatifs, du matériel, sans la mise au point de langages de haut niveau et
de logiciels de traitement des données (notamment en temps réel), fort peu des
avancées obtenues dans les sciences cognitives ou en amont d’elles auraient
été concevables. En mathématiques ou en physique, certains développements de
la théorie des systèmes dynamiques, de la statistique, des verres de spin,
etc., ont joué un rôle plus localisé mais déterminant. Tous ces
progrès, dont l’énumération n’est pas exhaustive, sont l’une des
raisons de la robustesse des sciences cognitives. Quoi qu’on puisse penser,
aujourd’hui ou demain, de leurs choix théoriques et stratégiques, elles ont
semble-t-il atteint le point de non-retour: il est peu vraisemblable qu’un
revers, qu’un infléchissement, tel que celui que semble annoncer dès à présent
le succès du connexionnisme, remette prochainement en cause les acquis ou le
statut de ces sciences. Il n’en va naturellement pas de même de leurs
rapports mutuels, de leur situation par rapport aux autres branches du savoir,
de leur degré de formalisation, de leur applicabilité ou des dénominations
qu’elles se choisiront. Les deux approches On oppose
couramment deux grandes conceptions de l’objet des sciences cognitives,
commandant deux approches de l’explication, de la description et de la
simulation des phénomènes cognitifs: le «cognitivisme» et le «connexionnisme».
En fait, s’il est exact qu’il y a actuellement des divergences sensibles
entre deux courants, il n’est nullement évident pour tous que ces divergences
soient fondamentales. Plutôt que de deux courants, il conviendrait plutôt de
parler d’une très vigoureuse direction nouvelle – le connexionnisme –
s’appuyant sur une tradition – dite classique ou cognitiviste –
tout en s’en démarquant sur différents points, dont l’importance est
diversement appréciée par les chercheurs eux-mêmes et selon le point de vue.
Situation qui rappelle un peu celle de la Réforme par rapport au catholicisme.
Ce n’est guère qu’en intelligence artificielle qu’on peut parler de deux
écoles se faisant équilibre et concurrence. De plus,
pour nombre de recherches, il est très difficile de dire qu’elles se
rattachent à un courant plus qu’à l’autre, et l’opposition semble à
certains largement factice, ou du moins exagérée. Enfin, au sein du courant
classique se dessinent des tendances qui ne diffèrent pas moins entre elles
qu’avec certaines écoles connexionnistes, tandis que divers programmes,
notamment néo-cybernétiques, s’opposent aussi bien à un courant qu’à
l’autre. Ayant ainsi mis le lecteur en garde, nous tenterons dans le présent chapitre de caractériser à grands traits, successivement, le cognitivisme et le connexionnisme. Continue .........
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