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Les
disciplines et les regroupements
Les
principales disciplines actuellement impliquées dans l’entreprise sont au
nombre de cinq. Il s’agit de la psychologie, de la linguistique, de la
philosophie, de l’intelligence artificielle et des neurosciences.
Il règne
cependant une certaine confusion dans l’emploi de l’expression «sciences
cognitives». Au sens le plus étroit (et sans doute le plus courant
aujourd’hui), elles regroupent seulement les programmes de recherche qui, en
psychologie, en linguistique, en philosophie (à laquelle on rattache la logique)
et éventuellement dans certaines sciences sociales, tentent de caractériser
les aptitudes cognitives humaines (et éventuellement animales) au niveau dit
fonctionnel, c’est-à-dire indépendamment de leur réalisation matérielle
dans le système nerveux. En un sens intermédiaire, on leur rattache précisément
les neurosciences, au lieu de les opposer dans un rapport de complémentarité.
L’objet des neurosciences étant de caractériser le système nerveux en tant
que système physico-chimique, celui des sciences cognitives entendues en sorte
de les inclure admet une caractérisation simple: la cognition dans sa réalisation
biologique, ou encore l’«esprit/cerveau» (en anglais, le mind/brain ).
Ce n’est qu’en leur acception la plus large que les sciences cognitives
comprennent également l’intelligence artificielle, rassemblant ainsi la
totalité des approches scientifiques de la cognition, dans ses réalisations
tant biologiques qu’artificielles. Il arrive enfin que l’on regroupe les
sciences cognitives au sens étroit et l’intelligence artificielle: ce qui est
visé est alors une caractérisation fonctionnelle de la cognition dans toutes
ses manifestations; on dira encore, en introduisant, par anticipation, un
premier élément de doctrine, que l’objectif est ici de constituer une
science des systèmes de traitement de l’information capables d’intelligence.
D’autres
disciplines ou spécialités viennent enrichir et compliquer cette figure
pentagonale. En premier lieu, il faut mentionner l’anthropologie, qui dès les
conférences Macy est étroitement associée au projet d’une science du mental
et qui fait partie, dans l’esprit des témoins de l’époque, du groupe
fondateur. Pour des raisons complexes, s’il existe bien une branche «cognitive»
de l’anthropologie, et même si plusieurs contributions centrales en sciences
cognitives sont dues à des anthropologues, la discipline ne participe pas
pleinement aujourd’hui au mouvement scientifique et institutionnel qui nous
concerne. Il est cependant probable qu’elle finira par trouver la place
importante qui lui était assignée à l’origine.
D’autres
sciences humaines ont également vocation à se rapprocher de la nouvelle
famille, sans nécessairement s’y fondre ni y jouer un rôle déterminant. Dès
à présent, la sociologie et surtout la psychologie sociale tournent leurs
regards vers les sciences cognitives; la seconde a même un rôle tout trouvé
dans l’évolution à venir, qui est de ménager une articulation solide entre
la sociologie et généralement les sciences du social d’une part, et de
l’autre les sciences cognitives qui sont actuellement pour l’essentiel des
sciences de l’individuel. Pour l’instant, c’est l’économie qui
s’efforce de prendre en compte, dans le cadre d’une théorie de la
rationalité, certains travaux récents sur la cognition, principalement en
rapport avec les représentations et anticipations des agents, d’une part, et
avec leurs processus de décision, de l’autre.
Il faut
ensuite mentionner des spécialités charnières: la neuropsychologie, qui étudie
les correspondances entre déficits cognitifs (caractérisés au niveau
psychologique) et lésions ou dysfonctionnements cérébraux (lesquels relèvent
bien sûr des neurosciences); la psycholinguistique, qui décrit les bases
psychologiques des facultés langagières; la psychophysique, dont la tâche
principale est de décrire les capteurs sensoriels humains et animaux en tant
que systèmes physiques; la robotique, qui s’efforce d’intégrer les travaux
d’intelligence artificielle, voire de neurophysiologie, à la mécanique et
aux théories mathématiques du contrôle.
Quant aux
mathématiques, elles interviennent soit directement (géométrie, théorie des
systèmes dynamiques, probabilités et statistiques), soit par la médiation de
la physique d’un côté, de la logique et de l’informatique de l’autre,
pour fournir des outils d’analyse, de description ou de simulation
On constate
enfin, par-delà les regroupements que justifient des objectifs partagés ou
certains domaines d’étude communs, des affinités fondées sur des voisinages
méthodologiques, sur des goûts scientifiques, sur des styles de travail et
d’argumentation. Linguistes, psychologues, philosophes, logiciens forment
alors un premier pôle, une première «culture»; un deuxième groupe comprend
les spécialistes des neurosciences, les physiciens et les mathématiciens; un
troisième, les informaticiens et les spécialistes d’intelligence
artificielle et de modèles informatisables, connexionnistes ou autres. Dans la
première culture, ce sont les processus cognitifs «supérieurs», dont l’inférence
est l’archétype ou l’armature, et leurs résultats cristallisés en savoir ,
produit humain par excellence, qui sont privilégiés; dans la deuxième, ce
sont les processus «inférieurs», en particulier perceptifs et moteurs ,
marques d’un savoir-faire partagé dans une mesure variable avec
les animaux (ce qui explique la présence dans ce deuxième groupe de certains
psychologues, ceux qui étudient précisément la perception dite bas niveau,
d’éthologues et de certains connexionnistes); dans la troisième, ce qui
compte sont les perspectives de simulation, d’application (et bien des spécialistes
provenant des domaines rattachés en majorité aux deux premiers pôles
s’identifient à titre individuel au troisième). D’un premier côté, donc,
les sciences humaines; d’un deuxième, les sciences de la nature; d’un
troisième, les sciences de l’ingénieur. Mais ces différences de tempérament
ne dessinent qu’en pointillé des frontières mouvantes, floues, et
probablement provisoires.
Principales
aires de recherche
Pour tenter
de situer et de classer les recherches se réclamant des sciences cognitives, il
est commode, en première analyse, d’introduire trois dimensions taxonomiques.
(Nous reprenons ici la méthodologie appliquée à une enquête récente sur
l’état des sciences cognitives en Europe: cf. M. Imbert et al. dir., Cognitive
Science in Europe , Springer Verlag, 1987.)
La première
est celle des aptitudes ou compétences cognitives étudiées. Historiquement,
l’effort s’est en effet principalement réparti entre quatre grandes aires:
le langage, le raisonnement, la perception (surtout la vision) et l’action (planification
et motricité). Naturellement, ces termes prennent ici une acception particulière,
et recouvrent notamment des phénomènes plus divers que ceux qu’ils évoquent
ordinairement. Dans la rubrique «raisonnement», par exemple, se range l’inférence
inductive et l’apprentissage, et en outre toutes les variétés «automatiques»,
non délibérées ni conscientes, d’acquisition de connaissances ou croyances
nouvelles à partir d’un corpus initial.
D’autre
part, l’un des présupposés fondamentaux du domaine demeure, malgré
certaines mises en cause récentes, la possibilité d’aborder la cognition à
différents niveaux, analysables jusqu’à un certain point indépendamment les
uns des autres. D’où la deuxième dimension, selon laquelle trois ou parfois
quatre niveaux se laissent distinguer. Le premier est celui de la réalisation
matérielle des mécanismes, c’est-à-dire, du côté biologique, celui où se
placent les neurosciences, et, du côté artificiel, celui des bases électroniques
et mécaniques des processus décrits, au niveau supérieur, dans le vocabulaire
de l’informatique. Le deuxième niveau est celui de la caractérisation
fonctionnelle des processus, dans le vocabulaire de la psychologie ou de
l’informatique. Au troisième niveau, ces processus sont décrits en tant
qu’algorithmes, suites réglées d’opérations élémentaires. Au quatrième,
enfin (qui n’est que rarement, dans la pratique, distingué clairement du précédent),
ce sont les propriétés formelles des modèles invoqués qui sont étudiées, y
compris leurs éventuelles limitations.
Selon la
troisième et dernière dimension se disjoignent les études portant sur l’«état
final» des systèmes étudiés, c’est-à-dire, dans le cas de l’homme, sur
les capacités de l’esprit adulte, passée la période d’apprentissage, de
celles qui concernent précisément l’acquisition de ces capacités, ou encore
le passage d’un «état initial» à l’état final. L’état initial est
ici conçu (ce qui ne va pas sans certains choix théoriques qui ne sont pas à
l’abri de toute contestation, mais qu’il est impossible de discuter ici)
comme la dotation de l’enfant ayant achevé, pour l’essentiel, sa maturation
nerveuse, mais n’ayant pas encore entrepris, au contact de l’environnement,
d’acquérir les aptitudes cognitives qui sont celles de tout adulte normal. Il
existe, au moins théoriquement, un équivalent de cette perspective dans le cas
de la machine, et l’apprentissage constitue d’ailleurs désormais une spécialité
au sein de l’intelligence artificielle (machine learning ).
Cependant, ni l’état initial ni l’état final ne peuvent, comme dans le cas
de l’homme, être caractérisés intrinsèquement, ce qui limite la portée
des résultats encore très fragiles sur l’apprentissage automatique.
En
combinant les trois dimensions, on obtient un «prisme» à trente-deux cases
dans lesquelles on peut ranger une bonne partie des recherches sur la cognition
humaine Continue .......
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